Chercher « la jeune femme » (ou : Corrections et focalisation)

À l’école, j’ai appris qu’en français, il fallait absolument éviter les répétitions. Très tôt, j’ai donc pris quelques habitudes d’écriture pour ce faire. Principalement, je remplaçais les noms de mes personnages par des qualificatifs (sans grande originalité : la couleur des cheveux, des yeux, beaucoup de « la jeune fille », « le jeune homme »).

On avance de dix-quinze ans et je me rends compte que non, ce n’est pas possible.

Pas que ça ne marche jamais, loin de là ! Mais dans ce que j’écris, moi qui utilise beaucoup la focalisation interne, ça ne va pas. Ça ne va pas du tout.

Valéry K. Baran a écrit il y a quelques temps un bon article pour expliquer ces histoires de point de vue interne/externe. En gros, quand on écrit du point de vue interne, y compris à la troisième personne, il faut faire attention à plusieurs choses, et notamment, à éviter les expressions du genre « le blond » ou « la jeune femme » pour parler de personnages connus. Dans ma tête, quand je pense à mes amis, je ne pense pas « le blond » ! Eh bien il n’y a pas de raison que ça ne fonctionne pas pareil pour mes personnages.

Bref, après lecture de cet article et diverses discussions, je pensais que j’avais compris le truc.

Il m’aura fallu les corrections de Queen of Love pour me rendre compte d’à quel point j’avais tort.

(Ceci est un article avec des gifs.)

Bon, à ma décharge, Queen of Love a été écrit mi-2014, soit avant mon grand éclair de génie de « aaaaah mais oui c’est vrai que ça ne marche pas comme ça, la focalisation interne ! »

Mais si je savais que je devrais me débarrasser de certaines choses (et encore, je pensais m’être bien calmée sur « la brune » et « la fille aux yeux bleus »), je n’avais pas conscience d’à quel point le problème était profond.

Nous sommes en janvier 2016, j’attends des nouvelles d’une possible mission de remplacement (que je finirai par avoir et devoir commencer dans la semaine, soit plein de cours à préparer à la dernière minute, soit beaucoup de boulot en même temps que mes corrections) et je fais connaissance avec ma (géniale, mais je ne le sais pas encore) correctrice, Claire. D’emblée, parmi les (assez rares, yay) difficultés annoncées : arranger le texte pour qu’il respecte la focalisation interne.

Bientôt, Claire m’envoie sa première relecture. On n’attaque pas encore au niveau de la phrase, donc ça va, ça reste léger, un ou deux « la jeune femme » qui font désordre parce qu’on ne sait pas à qui ça fait référence mais je me dis que ça va aller, je ne devrais pas trop souffrir par la suite.

HAHA-NO-GIF

Bref, on modifie deux trois trucs, on rajoute quelques paragraphes, et hop ! On passe à la relecture approfondie.

Et là, c’est le drame.

Parce que des « la jeune femme », « la brune », et autres, il y en a. Il y en a même beaucoup. Et je dois aussi partir à la chasse des « cette dernière », « les deux femmes », « la femme aux cheveux courts » (argh, que c’est lourd !).

Alors il faut se creuser la tête pour arranger ça élégamment, parce que tout remplacer par les prénoms, ça finit par faire lourd. Donc je passe mon temps à me creuser la tête et manipuler phrase après phrase.

Sachant qu’à chaque modification, j’ai l’impression de faire ça :

Muppets out of hands

Si Beaker est mon Muppet préféré, ce n’est pas pour rien !

Bref, c’est dur. Surtout que c’est à ce moment-là que je reprends les cours, donc ce n’est pas comme si je pouvais faire ça tranquille de chez moi en n’ayant rien d’autre de prévu pour la journée.

Je corrige quand même le texte autant que je peux ; on en est déjà à la troisième ou quatrième version. Parfois, je repère un « la jeune femme » que Claire n’a pas souligné, et… je lui demande si c’est parce qu’il y aurait moyen de le garder, celui-là ?

Shrek please

Il y a même un moment où je lui envoie un mail avec la dernière version en cours et une phrase du genre « de toute façon je voyais pas ça comme de la focalisation interne à 100% et certes c’est très bien comme ça et ça me va tout à fait mais c’est peut-être pas siiii grave que ça si on laisse des trucs traîner ??? »

Et là je l’imagine en face :

Fillion hum

(Non, en vrai, elle a fait preuve de beauuuucoup de patience et m’a très bien expliqué pourquoi ce n’était pas possible)

Je finis néanmoins par prendre le pli, et mes séances de correction deviennent un peu plus comme ça :

Minions cleaning

Finalement, la V5 est la bonne. Ne reste plus qu’à envoyer tout ça à la correction orthographique, je peux me reposer !

Ce que je fais pendant quelques semaines, jusqu’au retour de correction. Et là, en bonne perfectionniste que je suis, je décide de relire touuuuuuut le texte au cas où…

… et retrouve une petite dizaine d’erreurs de focalisation que nous n’avions pas relevées.

Plouf je pleure

Un échange de mail plus tard, et il s’avère que, si j’ai bien eu raison d’en arranger certaines, j’ai fait un peu de zèle sur d’autres, mais quand même !

Dernière étape : me faire violence pour ne pas relire le texte encore une fois avant de signer le bon à diffuser.

Lilo drag me screaming

Dans cette allégorie, je suis bien entendu Stitch.

Aujourd’hui, Queen of love est paru depuis un peu plus de deux semaines : la preuve que je suis bien venue à bout de ce processus de corrections.

N’empêche que ça m’apprendra à bien faire attention à la focalisation, et ce dès l’écriture du roman, pour ne pas avoir à me casser la tête dessus plus tard ! Et si vous écrivez, que cette leçon vous serve à vous aussi !! Interrogez-vous sur la focalisation de votre récit, et essayez d’éviter les « la brune aux yeux bleus » et autres !

Enfin, je tiens néanmoins à préciser que malgré toutes mes râleries et ces gifs hauts en couleur, j’ai quand même bien apprécié cette étape des corrections. Déjà, parce que j’ai énormément appris. Et puis, même si je « souffre » à chaque fois que je dois manipuler mon texte, même si je ne trouve plus les bons mots (ou alors en anglais), même si chaque modification me donne l’impression d’empirer la chose… Eh bien, voir tout ça progresser, s’arranger jusqu’à obtenir un résultat final dont je peux être (encore plus) fière, ça fait quand même quelque chose !

xena-smile

 

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5 réflexions sur “Chercher « la jeune femme » (ou : Corrections et focalisation)

  1. Je crois qu’on passe toutes par cette étape le jour où on progresse sur la gestion de la focalisation. 🙂
    Et encore, si tu relis ton roman dans 1 an ou 2, il y a des chances que tu en trouves encore qui seront passés à travers les mailles du filet !

  2. Déjà, le ton de cet article était génial, tu m’as bien fait rire. Ensuite, je suis tellement d’accord avec toi ! Les deux ‘conseil’ (read: ordres) dont je me souviens le plus en cours de français étaient le coup des répétitions et l’utilisation de verbes ‘précis’ à la place de dire/être/…
    Et oui, le coup du ‘jeune homme aux yeux bleus’ et autre euphémismes et toutes les combinaisons possible du verbe être… Okay, dans certains cas c’est très bien d’être précis et d’utiliser un peu plus de vocabulaire, mais il m’a fallu du temps pour comprendre qu’utiliser le verbe être dans mon texte n’était pas une faute criminelle xD

    • Ah, les auxiliaires, autre grand combat… parce qu’à force de remplacer être par « se trouver » et autres, ben on se retrouve toujours avec des répétitions, mine de rien >_> et en plus c’est lourd ! Personnellement, j’ai encore du mal à trouver le bon équilibre…

      • Le côté ‘marrant’ (même si pas vraiment), c’est qu’on est beaucoup à avoir appris de la même façon, pour ensuite devoir ‘désapprendre’ en nous apercevant qu’en fait, ça marche moyen pour le flot du récit. Je me demande de quoi ça vient. Pourquoi est-ce que les profs insistaient-ils tellement sur ces points ?

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